Un homme, Une œuvre, Les vigiles, à la mémoire de Tahar Djaout


SOLSTICE BARBELÉ

il avait cherché en vain
l’ombre salutaire des figuiers
dans ce désert d’argile sèche
que malaxent les tornades

lorsqu’il arriva à la première oasis
des hommes
mollement étendus sous les palmiers
après s’être désaltérés
lachèrent sur lui leurs chiens

et déchargèrent leurs fusils
et les tripes dans les mains
il est reparti loin
très loin
sous le soleil couchant


Tahar DJAOUT
(Extrait de “ Solstice barbelé ”,
Ed. Naaman, Sherbrooke, Canada, 1975)



LE 15 MARS 1962

(...)

je pense à Feraoun
sourire figé dans la circoncision du soleil

ils ont peur de la vérité
ils ont peur des plumes intègres
ils ont peur des hommes humains
et toi Mouloud tu persistais à parler
de champ de blé pour les fils du pauvre
à parler de pulvériser tous les barbelés
qui lacéraient nos horizons

(...)

un jour enfin Mouloud la bonté triompha
et nous sûmes arborer le trident du soleil
et nous sûmes honorer la mémoire des morts
car
avec
tes mains glaneuses des mystères de l'Aube
et ton visage rêveur de barde invétéré
tu as su exhausser nos vérités
écrites en pans de soleil
sur toutes les poitrines qui s'insurgent


Tahar DJAOUT
(Extrait de “ L'Arche à vau-l'eau ”,
Ed. Saint-Germain-des-Prés, 1978)


SOLEIL BAFOUÉ

(...)

Faut-il avec nos dernières larmes bues
oublier les rêves échafaudés un à un
sur les relais de nos errances
oublier toutes les terres du soleil
où personne n'aurait honte de nommer sa mère
et de chanter sa foi profonde
oublier oh oublier
oublier jusqu'au sourire abyssal de Sénac
Ici où gît le corpoème
foudroyé dans sa marche
vers la vague purificatrice
fermente l'invincible semence
Des appels à l'aurore
grandit dans sa démesure
Sénac tonsure anachronique de prêtre solaire
Le temple
édifié dans la commune passion
du poète
du paria
et de l'homme anuité
réclamant un soleil


Tahar DJAOUT
(Extrait de “ Bouches d'incendies ”, ENAP, 1983)


LE LINGE DE FAMILLE SE LAVE DANS LE SANG


les enfants piétinés

tiges cassées dans un éclaboussement de sève –,
ils ne donneront pas leur blé,
ne goûteront pas au pain de liberté.
ils n’exhiberont pas

seule arme de leur protestation –
leur jeunesse belle d’impertinence
et d’espoirs entêtés.

leur voix avait beau tonner,
jamais elle ne fut écoutée;
on lui tendit non l’oreille mais le fusil,
maintenant,
elle n’est plus que plainte qui balbutie dans la mort.

les autres
les maîtres des chars, des journaux et des haut-parleurs –
enjambent les corps convulsés comme moissons brisée par l’orage.
rentrés chez eux,
ils ne se traiteront pas d’assassins,
ne regretteront pas d’être au monde.
ils rangeront leurs fusils,
sortiront peut-être d’anciennes décorations.
ils ne perdront pas l’appétit.

le jour poussera encore la nuit d’un coup d’épaule décisif,
le soleil noiera d’or les étoiles,
ordonnera d’autres équinoxes,

l’horizon fertile accouchera d’autres mirages,
le bleu du ciel récidivera,
le vent marin décoiffera d’autres têtes où fermente l’aventure,
caressera d’autres mains où les veines se nouent d’impatience.

mais la nuit de l’oubli ne viendra pas.


Tahar DJAOUT
(Extrait de “ Pérennes ”,
Ed. Le temps des Cerises/ Europe-Poésie, Paris, 1996)



RAISON DU CRI


s'il n'y avait ce cri,
en forme de pierre aiguë
et son entêtement à bourgeonner,


s'il n'y avait cette colère,
ses élancements génésiques
et son soc constellant,


s'il n'y avait l'outrage,
ses limaces perforantes
et ses insondables dépotoirs,


l'évocation ne serait plus
qu'une canonnade de nostalgies,
qu'une bouffonnerie gluante,


le pays ne serait plus
qu'un souvenir-compost,
qu'un guet-apens
pour le larmier.


Tahar DJAOUT
(Extrait de “ Pérennes ”,
Ed. Le temps des Cerises/ Europe-Poésie, Paris, 1996)






Le Requiem de l'amoureux - à la mémoire de Mahmoud Darwich


"Requiem de l'amoureux"à la mémoire de Mahmoud Darwich
installation audiovisuelle peinture-sculpture, 58x75x50cm, 2009

extrait du récital poétique de Mahmoud Darwich au Théâtre Antique d’Arles
aux côtés de Didier Sandre (voix française) et des oudistes Wissam et Samir Joubran.

Mémoire en Exil

Les monologues de l'errant
technique mixte sur carte téléphonique (détail), 5,4x8,5cm, 1996


Mémoriel
technique mixte sur grille de chantier, 60x80cm, 2000

Entretien avec la mémoire
technique mixte sur toile, 90x220cm, 2007

Exode des mémoires


installation audiovisuelle peinture, 51x46,5x50cm, 2009

Le square de innocents

La poursuite du corps lointain
fut longue
l’empreinte vaillante
jaillit du trottoir
couvert de traces
de la marche grisée

j’allais accroitre mon salut
aux monuments clandestins

j’allais par-ci
j’allais par-là

je respirais
l’air sombre du carmin
essoufflé par la gelée pale
avalée debout

je me promenais dans la ville
qui s’offrait à moi
l’air antique
attentif aux confessions intimes
de l’arbre centenaire
témoin de maintes révolutions

mes pas m’ont porté en cavale
j’entendais une berceuse
qui venait de la toile d'araignée
je l’ai bue doucement
en savourant son accent

j’ai repris la marche
en outre le chant de l’eau
berce l’air

avançant calmement
un tapis bleu occupait
l’arrière pays immensément

l’air évasif
j’ai pénétré la mer
après avoir effleuré
la forme transparente de la vague
qui m’a expédié
aux quatre coins de la digue

ébranlé par la colère ardente
du gros rocher
j’étais expulsé sans appel
de l'étendue effervescente
déchu de mon royaume
j’ai apprivoisé le néant sans lumières

parce que la nuit est tombée
parce que la porte est fermée

j’émigrais en pays abstrait
je me réfugiais dans une ruche
essaimée par la pollution mature
emportée dans les bagages de spectres
qui harcelaient mon imagination offusquée


ma raison têtue se plaignait
de l’étroitesse du lieu
me suppliant de fuir
par la baie de secours

une limpidité extérieure
émanait des reflets de feuilles
jaunes soleil
mortes naturellement
toutes éparpillées à même le sol

j’étais en attraction
avec les papillons
qui soulevaient les fragments
de pages écroulées

je me retrouvais dans une fente
jouant à cache - cache
avec l’écumoire des rêves insolites
errant parmi les insectes
qui logeaient dans l’insalubrité du paysage


je n’avais guère de reproches
je vivais l’instant vagabond
je sentais l’air
comme une chair saignante
vive sans température
avec mon entaille
je plaignais les chats crasseux
qui se disputaient
les ossements des pavés
déambulaient
sur l’eau des bouches
et les arrêtes du temps
frites au mois
à la saison morne qui abritait
la veillée du destin

mon ombre ne se gênait pas
devant un mur
devant un ravin
je m’agenouillais
pour prier la peinture

une habitude vitale
une cuisine mentale
un instinct de vie


j’étais en manque de croissance
j’inaugurais les proies de l'aube
je mangeais l'éclipse du jour

dans les quartiers squelettiques
je me promenais rassasié
tantôt de couleurs
tantôt de malheurs

la pudeur chronique m’obligeait
à me battre contre la muse
une monotonie possessive
ruisselait sur le visage de la foule

je pratiquais une musique buissonnière
j’entamais des études chagrines
j’esquissais les mouvements
chorégraphiques de l'amour
je découvrais les instincts naturels
de mon corps

je peignais sans pinceaux
je peignais sans couleur
je mimais le peintre
je gribouillais l’être
j’entendais la plume
j’écoutais le poème
je semais l’encre
je récoltais l’ombre
je rétamais la vague
j’entamais l’algue


une pluie étincelante
rayonnait au clair de lune
le dessein orphelin
approuvait les regards adoptifs
encore la rupture de l’âge
ne fut pas discrète
encore la main franche
fut absente au parloir
des jardins publics

les bancs d’attente
débordaient de vieillesse
je m’y rendais au coucher du soleil
ponctuellement
plaider la raison
du déserteur ahuri
du déserteur brimé
du déserteur avachi

par les matons
par les battoirs

les chiens venaient causer
consoler la solitude
de celui qui fut solidaire
le peintre des chiens bâtards
le peintre des chats de gouttière
le peintre des foules en boule
le paresseux sans statut

les allées bordées de sculptures noires
s’apparentaient aux passants figés
dans une marche mécanique
les arbres fleuris bonifiaient
l’atmosphère terne du square
garni de pétales blancs

une pocharde allongée
sur un siège en béton
balbutiait des injures
à l’encontre du vent
qui soulevait son ivresse

un ouvrier immigré
achevait sa danse
avec la terre
au marteau piqueur

un mendigot avalait
ses inhibitions
afin de survivre
aux humiliations
de l'acarien tribunal


un troubadour de rue
réconfortait
l’âme du clochard
mise à trépas
par un juge de paix civile

parce qu’il a bu
parce qu’il a crié
parce qu’il a vomi

la ville continuait d’avancer
la ville continuait de reculer

ému par le froid
ému par l'hiver

je marchais à cœur ouvert
qu’un chirurgien sans diplôme
a oublié de recoudre

je marchais vers une échappatoire
accès à la béatitude

je marchais sur le rêve
je marchais dans ma valise


Kamel Yahiaoui